Alors que l’État annonçait en 2020 vouloir déployer un système d’affichage environnemental, les limites des outils de mesure actuels - Agribalyse, et en particulier l’Analyse du Cycle de Vie (ACV) sur laquelle elle se base - étaient pointées du doigt[1]. Tandis que les scientifiques cherchent à améliorer cet outil et mettent au point de nouveaux indicateurs pour mesurer les impacts sur la biodiversité, l’eau, l’air… Des entreprises n’ont pas attendu pour se lancer et expérimenter des systèmes d’affichage environnemental. Depuis début 2021 notamment, une dizaine d’applications et de sites déploient un affichage environnemental baptisé « Eco-score », un outil d’aide à la décision pour aiguiller le consommateur vers des achats respectueux de l’environnement et encourager les industriels à rendre leurs produits plus vertueux, outil qui est aujourd'hui aussi controversé[2].

C’est dans ce contexte que le 19 avril dernier, l’Agence BIO proposait une table ronde réunissant des acteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire. L’objectif était, selon Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio, de réunir des experts pour décortiquer le problème de l’affichage environnemental. Partant du constat, qu’en utilisant l’ACV seule, un produit bio pouvait être moins bien noté qu’un produit industriel, l’Agence Bio tenait à clarifier le sujet.

Julien de Normandie, Ministre de l'Agriculture

Julien de Normandie, Ministre de l'Agriculture. Capture d'écran Matinale Bio.

Julien de Normandie, Ministre de l’agriculture, a rappelé en introduction la volonté des politiques publiques de soutenir l’ensemble des dispositifs qui permettent d’accélérer la transition écologique « L’alimentation doit être saine, durable et locale et la transition doit être créatrice de valeur pour l’environnement et les agriculteurs ». Il a reconnu des incohérences sur l’affichage récemment déployé et affirme la nécessité de corriger rapidement l’outil, pour qu’il soit plus fidèle aux réalités des pratiques.

 

Les failles de l’ACV : avis d’experts et plan d’action

Fabrice Boissier, DG délégué de l’ADEME (Agence de la transition écologique) a posé le cadre de travail : l’Agribalyse existe depuis une dizaine d’années et permet d’évaluer les impacts environnementaux de la fourche à la fourchette, c’est une base de données qui repose sur la méthode de l’ACV. Même si cette méthode est imparfaite, elle reste, selon lui, une bonne base de travail. La loi de février 2020 a donné 18 mois pour expérimenter l’affichage. Suite à l’appel à projets lancé à l’automne 2020, 20 expérimentations ont été lancées par des organismes divers, issus de la recherche comme l’ITAB[3], mais aussi de la restauration collective, des transformateurs, des distributeurs et des applications. L’ADEME anime cette phase expérimentale jusque fin juin, au terme de laquelle les différentes structures engagées dans les tests remettront un rapport. La liste complète des expérimentations devrait être publiée prochainement. L’ADEME prendra ensuite le relais et rédigera un rapport destiné au Parlement à l’automne 2021, en vue de fixer des règles communes de mesure d’impact et d’affichage environnementaux d’ici la fin de l’année.

Sabine Bonnot de l'ITAB.

Sabine Bonnot, Référente du Pôle durabilité-transitions de l'ITAB. Capture d'écran Matinale Bio.

Au nom de l’ITAB, Natacha Sautereau et Sabine Bonnot, du pôle durabilité et transition, ont expliqué pourquoi la méthode ACV évaluait les systèmes herbagers de manière inadéquate. La méthode ACV a été conçue pour l’industrie dans les années 60 et permet de mesurer des enjeux environnementaux. Mais dans l’agriculture, il est difficile d’adapter cette méthode au vivant. Les ACV ne permettent pas de comparer les systèmes de production, car les volets biodiversité, résidus de pesticides, entretien des paysages et stockage de carbone ne sont pas pris en compte. Le transport inclus dans les calculs actuels, est mal pondéré, la production locale se retrouve ainsi défavorisée par rapport aux importations. On obtient des incohérences comme des élevages de volailles et de porcs industriels mieux notés que des élevages bio. Et la pondération Bio ajoutée par l’Eco-score, par exemple, ne suffit pas car des purées de pommes bio et conventionnelles ne s’y retrouvent pas discriminées (même note A). Il est, selon elles, primordial d'incorporer dans le nouvel outil les indicateurs de biodiversité, pollution, entretien des paysages, stockage de carbone pour permettre de revaloriser les externalisations positives de l'élevage extensif de ruminants. Elles rappellent aussi l’importance de raisonner en mode filières et de mieux pondérer les indicateurs transport.

C’est dans ce cadre que l’ITAB participe à l’expérimentation nationale de l’affichage environnemental, associé au bureau d’études Sayari[4] et à Very Good Future[5]. L’expérimentation devrait apporter des méthodes plus claires et objectives et permettre une comparaison environnementale fiable et sincère des produits alimentaires. Il est important que le nouveau dispositif soit accessible et peu couteux pour l’ensemble des opérateurs et que tous les enjeux soient bien reflétés dans l’affichage final. “Les enjeux Carbone ne doivent pas écraser les autres enjeux environnementaux”, appuie Sabine Bonnot. Enfin elles insistent sur le fait que la pondération des nouveaux critères devra être tranchée par les politiques publiques

 

L’avis des consommateurs et des industriels

Aujourd’hui le consommateur a besoin d’informations pour faire des choix éclairés : Lisa Faulet, chargée de mission alimentation CLCV[6] prend la parole « Par nos choix alimentaires, nous pouvons avoir un impact sur l’environnement ». Même si ces indicateurs n’ont pas été retenus pour la phase expérimentale, la représentante des consommateurs insiste : « Les attentes sont fortes aussi sur le bien-être animal et une rémunération juste des producteurs ». Elle préconise un affichage obligatoire pour pouvoir comparer les produits d’une même catégorie.

Les industries agroalimentaires étaient représentées par Solène Chambard, chargée de l’environnement et du développement durable de L’ADEPALE[7]. L’ADEPALE participe également à l’expérimentation. La complexité du sujet nécessite d’affiner les données d’Agribalyse. Une base robuste et fiable est nécessaire et dans l’idéal il faudrait pouvoir y inclure les démarches vertueuses mises en place individuellement. Le budget de ce projet d’affichage est très élevé, la mutualisation via le collectif est indispensable.

 

Des exemples d’affichages déjà opérationnels

Pierre Slamich est venu témoigner de l’actuelle utilisation de l’Eco-score sur Open food facts. « Open Food Facts est une base de données sur les produits alimentaires faite par tout le monde, pour tout le monde. C’est un projet collaboratif qui fait partie du consortium Eco-score[8]. L’Eco-score prend en compte les données ACV, l’origine ingrédients, la recyclabilité des emballages et le mode de production. La collecte de données se fait via les consommateurs et les producteurs sur une plateforme. L’Eco-score est disponible gratuitement pour tous »

Jean-Michel Péard, cofondateur du réseau "Invitation à la ferme". Capture d'écran Matinale Bio.

Jean-Michel Peard, cofondateur du réseau Invitation à la ferme, a présenté “Laitcolo-score” affiché sur les pots de yaourts dans le cadre de l’expérimentation nationale. Laitcolo-score inclut des données du CAP2ER (calcul des performances environnementales de la production laitière à l’échelle de l’exploitation) et d’un calcul d’empreinte Carbone de l’atelier de transformation. « Il permet d’afficher les kg de C par L de produit ».

Même s’il reconnaît que l’outil n’est pas parfait, celui-ci évalue l'empreinte carbone du champ au magasin et permet d’enclencher une démarche d’amélioration. Le budget du projet est de 60 000€ et l’outil sera mis en ligne gratuitement.

Les experts sont unanimes, les données d’Agribalyse sur lesquelles se basent les scores environnementaux actuels sont incomplètes et le vivant ne rentre pas facilement dans des cases. Les enjeux sont majeurs mais le sujet est complexe, les indicateurs à prendre en compte et les acteurs sont nombreux, les travaux sont en cours. Un affichage environnemental unique et public reprenant l’ensemble des critères est indispensable pour le consommateur. L’alimentation reste un vrai levier et les pouvoirs publics auront leur rôle à jouer dans la prise de décision finale.

 

Pour revoir l’émission en replay.

Auteur : Marion MOUGEOT

 


[1] Agriculture intensive vs Agriculture bio : les incohérences du nouvel outil Agribalyse dénoncées, Ingrébio, 18/12/2020
[2] Un éco-score controversé lancé par 10 acteurs du numérique, Ingrébio, 21/01/2021
[3] Institut de l’agriculture et de l’alimentation biologiques
[4] Sayari est un bureau d’études spécialisé dans l’ACV
[5] Very Good Future est un réseau d’acteurs et experts de la transition environnementale et sociétale
[6] CLCV : Consommation Logement Cadre de vie : Association nationale de défense des consommateurs et usagers
[7] ADEPALE : Association Des Entreprises de Produits Alimentaires Élaborés
[8] Un consortium d’entreprises, rassemblant les applications Open Food Facts, Yuka et ScanUp, le site de recettes Marmiton, la société de livraison de repas Foodchéri…

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