Rooibos

Rooibos, teff, stévia : cas d’école pour le Protocole de Nagoya ?

 

Entré en vigueur en 2014, le Protocole de Nagoya[1] vise à protéger de la biopiraterie, autrement dit la piraterie sur le vivant : plantes, animaux, microorganismes mais aussi des savoirs traditionnels autochtones afférents. Cet outil de régulation émane de la Convention de la Diversité Biologique (CDB[2]) adoptée au Sommet de la Terre à Rio en 1992. Son objectif est d’assurer une plus grande certitude juridique et une transparence accrue pour les fournisseurs et les utilisateurs des ressources génétiques.

La biopiraterie se définit comme l’appropriation illégitime des ressources génétiques et/ou des savoirs traditionnels associés. Elle peut s’exercer sous deux formes :

  • La première se caractérise par un comportement contraire aux principes de la Convention sur la diversité biologique, CDB et/ou à sa transposition dans les législations nationales. La CDB confie à chaque Etat le contrôle des ressources génétiques et demande un partage juste et équitable des avantages tirés de l’exploitation des ressources ou des savoirs traditionnels associés. Afin de garantir un tel partage, toute personne ou institution désireuse d’accéder à une ressource génétique doit obtenir le consentement préalable éclairé[3] de la partie propriétaire. De plus, les avantages tirés de l’exploitation de la ressource ou des savoirs traditionnels associés doivent être partagés de manière juste et équitable entre les parties (notion d’Access and Benefit Sharing, ABS). Si ces règles sont violées, on parle alors de biopiraterie.
  • La seconde a trait aux droits de propriété intellectuelle. De nombreuses organisations non gouvernementales qualifient en effet de biopiraterie le fait de déposer un brevet sur une plante – ou sur une simple application de savoirs traditionnels – sans que celle-ci ne présente une quelconque nouveauté ou activité inventive. La suppression de plusieurs brevets relevant de la biopiraterie confirme que le système actuel ne dispose pas de moyens de contrôle suffisants pour refuser de tels brevets illégaux dès leur soumission. La charge de la preuve repose alors sur les épaules des parties lésées, qui n’ont souvent ni les moyens financiers ni le savoir juridique pour engager une procédure de réexamen du brevet.

 

Divers secteurs sont impactés et doivent dorénavant se conformer aux procédures mises en place à des degrés divers à ce jour, dans les pays signataires. Ils concernent plus particulièrement l’industrie des ingrédients, additifs et arômes alimentaires, des compléments alimentaires et de la cosmétique. A titre d’illustration des aléas subis par certaines filières dans ce domaine, nous exposerons ici le cas de trois ingrédients alimentaires : le rooibos, le teff et la stévia, qui ont souffert du manque de protection de leur origine et des savoirs traditionnels.

Auteur : Bettina Balmer


Feuilles stévia séchées

Mémo : La feuille de stévia

 

Origine et description

Origine botanique Stevia rebaudiana Bertoni, famille des Astéracées (Composées).
Description

Plante herbacée vivace qui pousse sous la forme d’un petit arbuste buissonnant pouvant atteindre 30 à 80 cm de hauteur à l’état sauvage et jusqu’à un mètre en culture. Les indiens Guarani utilisent traditionnellement les feuilles pour adoucir le goût des aliments dont notamment le maté et autres infusions de plantes.

Elles peuvent être consommées fraîches, cuites ou plus généralement séchées, entières, en morceaux ou réduites en poudre.

Pays d’origine Originaire du nord de l’Amérique du Sud (Brésil, Paraguay), la stévia est aujourd’hui cultivée en Amérique Centrale, en Amérique du Sud, aux États-Unis, au Canada, en Russie, en Asie, en Océanie et même en Europe (Espagne, Belgique, Royaume-Uni ainsi qu’en France (Lot-et-Garonne, Hérault…)).
Autres noms connus Herbe sucrée ou « Ka’a-He’e » en guarani, chanvre d’eau.
Composition nutritionnelle des feuilles de stévia séchées[1] Les données varient en fonction des cultivars employés et des conditions de culture.

  • 52,8% de glucides totaux
  • 6,2% de protéines
  • 5,6% de lipides

Les feuilles de stévia contiennent naturellement une douzaine de molécules sucrantes appelées glycosides de stéviol et dont les principaux sont :

  • le stévioside (4-13%)
  • le rébaudioside A (2-4%)
  • le rébaudioside C (1-2%)
  • le dulcoside A (0.4-0.7%)

A l’état naturel les teneurs en glycosides de stéviol des feuilles varient entre 5 et 10%, selon les conditions climatiques, la saison… L’amélioration des conditions culturales et la sélection variétale permettent aujourd’hui d’atteindre des teneurs supérieures à 20%.

Caractéristiques organoleptiques des feuilles de stévia séchées

Apparence : vert clair à brun.

Goût : sucré, plus persistant que celui du saccharose. En revanche, certaines variétés peuvent laisser un léger goût amer ressemblant à la réglisse.

Pouvoir sucrant :

  • Feuilles séchées : de 15 à 40 fois supérieur à celui du saccharose.
  • Glycosides de stéviol : 50 à 450 fois supérieur à celui du saccharose.

Le rébaudioside A possède le pouvoir sucrant le plus élevé et les meilleures caractéristiques organoleptiques (absence d’amertume, d’arrière goût et de persistance en bouche).


Stévia

Les feuilles de Stévia sortent du règlement Novel Food : de nouvelles perspectives pour la bio

 

La réglementation Novel Food ne s’appliquera plus aux feuilles de stévia. C’est la décision prise par l’Union Européenne cet été après 10 ans de discussions.
La première demande d’évaluation avait été déposée en 2007 et les preuves n’avaient pas été suffisantes pour démontrer un usage des feuilles dans la consommation courante avant 1997. Les feuilles de stévia étaient donc jusqu’ici régies par le statut Novel Food.

Suite aux travaux de plusieurs acteurs des états membres dont la France, il est maintenant établi que les feuilles de stévia ont bien été commercialisées et consommées de manière significative dans l’UE avant 1997. La nouvelle législation s’applique uniquement aux infusions de thé, d’herbes et de fruits préparées avec des feuilles de Stevia rebaudiana Bertoni.
« C’est une grande avancée pour la filière bio », confirme Philippe Boutie d’Oviatis, « car les plants de Stevia rebaudiana déjà cultivés en agriculture biologique pourront désormais être commercialisés, sous forme déshydratée ou d’infusions ».

Cependant le champ d’applications n’est pas forcément clair, comme le souligne l’Université de Hohenheim en Allemagne[1]. Les feuilles de stévia pourront-elles être utilisées dans les boissons à base d’infusions par exemple ? Les demandes d’éclaircissements faites à l’UE mèneront sans doute à d’autres évolutions du texte.

Cette première évolution réglementaire n’affecte pas les usages des extraits de stévia (steviol glycosides), additifs alimentaires édulcorants non autorisés par la réglementation bio.
« Ce sera une prochaine étape aussi, espère Philippe Boutie, que de faire évoluer la réglementation pour faire accepter les nouveaux procédés d’extraction développés depuis plusieurs années, et compatibles avec les principes de la bio ».

 


[1] EU: risks involved in the authorisation of stevia, Organic-market.info, 28/07/17

 

 


Stévia bio d'Aquitaineplants

La naissance d’une filière Stévia biologique 100% Française

 

L’édulcorant naturel issu de la Stévia n’était jusqu’ici pas utilisable dans les produits biologiques. En effet, le procédé d’obtention courant des extraits de stévia 
implique l’utilisation de procédés d’extraction incompatibles avec les principes de la bio.

Cependant, l’intérêt pour un édulcorant 100% naturel et bio est tel, que des entrepreneurs audacieux cherchent depuis plusieurs années des solutions alternatives d’extraction.

Après le développement d’une culture de stévia biologique adaptée au territoire aquitain, en partenariat avec l’INRA, l’université de Bordeaux et Invenio, l’entreprise Oviatis s’investit pleinement dans cette nouvelle filière Aquitaine Stévia Innovation. Elle permet à des agriculteurs français, du Lot et Garonne de cultiver cette nouvelle plante en leur proposant un nouveau modèle économique.

La mise au point d’un procédé physique de purification de l’extrait de stévia, par son partenaire local Rouages, lui permettra de pouvoir proposer toute une gamme d’extraits naturels de stévia biologique.

Aujourd’hui, Oviatis, lance une campagne de financement participatif pour sa filière de transformation locale de stévia bio, pour lever 160 000€ par le biais de la plateforme bordelaise Happy Capital. La société ouvre son capital afin de construire son pilote industriel, préparer son déploiement commercial et maintenir le développement de sa R&D.

Découvrez tous les détails du projet sur Happy Capital.

 


Stévia et sucre

Un avenir prometteur pour les extraits de Stévia

 

Traditionnellement utilisée en Amérique du Sud pour sucrer le Maté et les boissons, la Stevia rebaudiana Bertoni est une plante dont les feuilles contiennent des substances au pouvoir sucrant 200 à 400 fois supérieur au saccharose. Si l’appellation « stévia » est communément utilisée pour désigner la plante ou ses substances, les composés édulcorants extraits des feuilles de stévia sont des « glycosides de stéviol ». Ces substances, considérées comme édulcorants « naturels », font l’objet de nombreuses recherches pour sélectionner celles à plus fort potentiel. Le rébaudioside A est l’un des glycosides de stéviol purifié le plus utilisé aujourd’hui grâce à son pouvoir sucrant élevé mais aussi grâce à ses propriétés organoleptiques.

En effet, si les consommateurs montrent un réel engouement pour cet édulcorant d’origine naturelle, l’utilisation des extraits de Stévia dans les produits alimentaires est souvent limitée du fait de son arrière-goût. Ce « défaut » organoleptique est un véritable challenge pour les fournisseurs d’ingrédients qui rivalisent de créativité pour que ces extraits puissent être appliqués le plus largement.

Stévia, l’édulcorant défendu…

Malgré tout, il n’est pas encore possible, du fait de la réglementation, d’incorporer des glycosides de stéviol dans les produits alimentaires biologiques. La stévia a-t-elle donc un avenir en bio ?

Ce serait pourtant intéressant pour la filière, d’autant que les chances sont grandes de pouvoir un jour consommer des extraits de stévia 100% français.


Projet de modification des annexes VIII du règlement (CE)N°889/2009

… pour élargir le potentiel d’innovation du secteur bio grâce aux additifs.

Pour tout projet de modification d’un règlement européen, la procédure est longue… Emanant souvent d’un ou plusieurs états membres, les demandes de modification sont évaluées par plusieurs groupes d’expert nationaux puis européens avant de faire l’objet d’un amendement officiel. Les avis rendus par les groupes d’experts européen ne valent pas pour règlement mais leurs préconisations sont publiées sous forme de comptes-rendus officiels et servent de base à la rédaction des textes réglementaires.

Le récent rapport du group EGTOP (Expert Group for Technical advice on Organic Production) vient de paraître. Il apporte les conclusions des experts sur 6 demandes d’ajout de substances ou de champs d’application à l’annexe VIII du règlement CE 889/2009.

Deux substances déjà autorisées en vinification biologique, pourraient être étendues à d’autres denrées alimentaires :
– l’hypochloride de tiamine et le phosphate diammonium utilisés pour la nutrition des levures sont essentiels pour la fermentation des vins. Les experts considèrent que leur autorisation en tant qu’auxiliaires technologiques est en ligne avec les critères et les principes de l’agriculture biologique. Ils devraient donc être inclus dans l’annexe VIII-B en tant qu’auxiliaires technologiques, et avec la restriction d’utilisation pour la transformation des vins de fruits et d’hydromel uniquement.

– Les fibres de bois sont également considérées comme auxiliaire de transformation par les experts. Elles sont utilisées par exemple pour la production de bière, de vin, de jus de fruits, de liqueur mais également de gélatine. Le groupe EGTOP préconise leur ajout comme agent filtrant pour la production de denrées alimentaires, avec précision de conditions spécifiques relatives au bois utilisé (source de bois certifiée et récolté de manière durable et bois ne contenant pas d’éléments toxiques).

– Le carbonate de sodium était jusque alors listé dans l’annexe VIII comme additif (E500) pour les préparations d’origine végétales et animales, ces dernières étant limitées aux confitures de lait, beurre de crème acide et fromage au lait acidifié) ainsi que comme auxiliaire technologique pour la production de sucre(s) uniquement. Cette substance est utilisée pour ses propriétés de régulateur de pH, d’anti-agglomérant, d’agent levant, et de stabilisateur dans les denrées alimentaires. La demande d’extension de ce champ d’application concernait la production d’amidon et de gluten, où cette substance est indispensable pour réguler le pH. Les experts considèrent que cette utilisation est conforme au règlement bio et invitent à inclure cette substance sans restrictions d’utilisation dans les deux parties de annexe VIII.

– Les cires d’abeille et de carnauba sont déjà autorisées comme auxiliaire technologique en Europe. La France avait fait la demande de l’inclure également dans l’annexe VIII-A suite à des divergences d’interprétation du règlement et à l’importation sur le marché français de produits en contenant. Ces cires sont utilisées comme agent d’enrobage et de brillance principalement pour les confiseries et compléments alimentaires. Selon les experts, elles pourraient être incluses dans l’annexe VIII-A avec les restrictions d’application à la confiserie uniquement et de provenance biologique. Le groupe recommande aussi la restriction de l’usage de ces cires en qualité biologique également dans l’annexe VIII-B.

Stevia feuilles et poudre  ©Zerbor (Fotolia)

Stevia feuilles et poudre
©Zerbor (Fotolia)

– Les glycosides de stéviol (E960) sont autorisés en alimentation conventionnelle comme édulcorant naturel. Les experts préconisent de ne pas les autoriser en tant qu’additifs pour les applications biologiques à cause de leur procédé d’obtention. En effet, leur extraction inclut une étape de raffinage sur résines échangeuses d’ions qui n’est pas compatible avec les principes biologiques dans l’état actuel, même si les feuilles de stévia sont aujourd’hui disponibles en agriculture biologique. Si cette étape pouvait être substituée pour obtenir un produit répondant aux mêmes critères de pureté, le groupe d’expert recommanderait son autorisation dans l’annexe VIII-A pour les aliments destinés à une alimentation particulière uniquement.
A noter qu’il n’existe pas aujourd’hui d’autres édulcorants intenses utilisables en bio.

– Concernant les résines échangeuses d’ions et adsorbantes, le groupe EGTOP a également étudié une demande d’autorisation pour la production d’édulcorant à partir de caroube. Cette demande n’est pas considérée comme préconisable afin de ne pas induire le consommateur en erreur sur la nature du produit. Ces techniques ne relèvent pas de plus de l’annexe VIII-B car elles ne peuvent être considérées comme un auxiliaire technologique.

Et d’autres évolutions en perspective…

Enfin, le groupe d’expert a également donné son avis sur l’extension des champs d’application d’autres substances listées aux annexes VIII-A et –B, concernant notamment leurs conditions spécifiques d’utilisation. C’est le cas pour le nitrate de potassium (E252), le glycérol (E422), la pectine (E440), le dioxyde de soufre (E220), le métabisulfite de potassium (E224), et l’acide tartrique (E334) à l’annexe VIII-A. Pour les modifications proposées à l’annexe VIII-B, il s’agit surtout d’exiger une utilisation des produits en qualité biologique dès lors que celle-ci existe sur le marché. Ceci concerne notamment la gélatine, l’éthanol, les huiles végétales et la farine de riz.

 

« C’est sur la base de ce nouvel avis du groupe EGTOP que la Commission Européenne va préparer un projet de règlement modificatif de l’annexe VIII. Ce document sera discuté lors des prochains comités permanents (SCOF) à Bruxelles, avant d’être voté. En effet, cela prend un certain temps pour modifier un règlement » expliquait Isabelle Mellier, Chargée de mission Agriculture biologique au Ministère de l’agriculture, lors du colloque « Produits transformés bio » organisé par Interbio Bretagne.

Le groupe EGTOP, conscient de la diversification des produits alimentaires biologiques, à la fois demandée par des consommateurs de plus en plus hétéroclites et par des industriels de plus en plus innovants, perçoit bien la nécessité de faire évoluer l’annexe VIII des substances autorisées en bio. Même si « il est clair que l’objectif du règlement bio est d’avoir une liste restreinte de substances autorisées, en conformité avec le principe selon lequel les aliments biologiques doivent être produits en utilisant le minimum d’additifs… », cette évolution nécessaire « aidera le secteur biologique à fournir une gamme variée d’aliments de haute qualité », conclut le rapport EGTOP.

 

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